Fab labs : l'ouest à la pointe de la fabrication numérique

De gauche à droite : M. Cariou, B. Gaultier, E. Joud et N. Huchet. De gauche à droite : M. Cariou, B. Gaultier, E. Joud et N. Huchet. - © Erwan Joud

Du 3 au 9 août 2015, Boston a accueilli le Fab11, rassemblement annuel des makers de la planète. "Le plus grand fab lab du monde" a réuni 70 nationalités et plus de 900 personnes pour une semaine de conférences et d'ateliers. Une délégation bretonne très active dans les fab labs de l'ouest a fait le déplacement. Nous avons rencontré deux d'entre-eux, Erwan Joud et Baptiste Gaultier, afin de faire le point sur l'essor des ateliers de fabrication numérique en Bretagne.

L'univers des fab lab (pour Fabrication Laboratory) s'appréhende par une terminologie spécifique qui emprunte beaucoup à l'anglais. Un chercheur français, François Bottolier-Depois, a proposé le terme d'Atelier de fabrication numérique. C'est avec deux chercheurs établis à Brest et Rennes que nous vous proposons d'éclairer ces mots qui englobent des réalités très concrètes. Erwan Joud, récemment tombé dans la potion, se charge de la présentation.

 

Comment as-tu découvert l'univers des fab lab ?

Inmoov - Crédit : Gael Langevin Inmoov © Gael Langevin

"Fin 2014, je visite l'exposition Art Robotic à la Cité des Sciences de Paris avec mon fils de 9 ans. Nous terminons l'expo par le hackaton (voir lexique) du fab lab Carrefour numérique de la Cité des Sciences. Je ne connaissais pas le concept et je pensais que nous allions seulement y rester quelques minutes pour découvrir. Résultat : nous avons rencontré l'équipe qui programmait le robot Nao et l'après-midi est passée sans que l'on s'en rende compte ! J'ai été conquis par l'état d'esprit des personnes qui participaient à cet événement et surpris par les potentialités d'un fab lab en termes de fabrication. J'ai de suite eu le désir de m'investir localement dans un fab lab. À Brest, j'ai découvert les fabriques du Ponant, un tiers-lieu qui réunit plusieurs structures autour de la fabrication numérique et notamment le "TyFab", le fab lab de Brest. De fil en aiguille, je me suis lancé, avec d'autres compères, dans la fabrication du robot "InMoov". Développé par Gaël Langevin, InMoov est un robot entièrement duplicable puisqu'il est open source. Tout le monde a donc accès librement aux codes qui permettent de le construire et de le détourner, comme l'a fait Nicolas Huchet, alias Bionico, pour sa main bionique. Nicolas Huchet fait d'ailleurs partie de la délégation bretonne à Boston, au même titre que Baptiste Gaultier de Telecom Bretagne et Mathieu Cariou de l'Université de Bretagne Occidentale. Le voyage a été financé par nos universités respectives et la région Bretagne."

 

Est-il nécessaire d'avoir une formation professionnelle ou un métier en lien avec la fabrication numérique pour participer à un fab lab ?

Modèle économique en gestation

Les deux chercheurs ont été particulièrement intéressés par les échanges sur la question du modèle économique d'un fab lab. Et notamment l'idée de créer un label "Made In fab lab". Erwan Joud pense qu'il n'y a pas de modèle économique révolutionnaire, mais un ensemble de recettes à expérimenter. Tous deux retiennent l'exemple du fab lab du Caire. Baptise Gaultier parle "d'un business model très intéressant. L'une des fondatrice du Fab, Moushira Elamrawy, y a développé un projet d'imprimante 3D portative, Richalaser, qui, une fois commercialisée, permettra de financer les activités du fab lab et notamment l'achat de machines." Erwan a eu l'occasion de rencontrer l'Égyptienne qui cherchait justement à entrer en contact avec les Brestois du TyFab. Le projet Richalaser est amené à évoluer et le Tyfab pourrait bien y contribuer.

"Il n'y a pas de règles ni l'obligation à être dans l'électronique ou dans la fabrication numérique pour participer à des projets dans les fab labs. J'ai une formation universitaire en sciences de gestion et j'ai travaillé pour un brasseur alsacien, j'ai été entrepreneur dans le textile bio et acheteur pour la grande distribution... a priori, rien à voir ! Aujourd'hui, je reprends mes études pour devenir enseignant en sciences de gestion. Je me destine à une thèse en marketing appliquée aux fab labs. Le voyage à Boston a confirmé mes intuitions. Les mots de gouvernance, de modèle économique des fab labs sont sur toutes les lèvres. Il a un champ de recherche et d'application très concret qui s'ouvre où tout le monde peut trouver sa place…" (voir encadré)

 

Qu'est ce que le Fab11 de Boston et quel est l'intérêt de participer à un tel événement ?

"Entre 2001 et 2015, 550 fab labs ont été créés partout dans le monde. Chaque année, les "fabers" se retrouvent pour un fab géant. Généralement, c'est une semaine de conférences et d'ateliers avec des lieux d'expositions où les makers de la planète viennent présenter leur projet. En 2014, le rassemblement était organisé à Barcelone, en 2015, à Boston, et en 2016, ce sera à Shenzhen, en Chine. C'est à Boston que le concept de fab lab est né. Il a été formalisé par Niels Gershenfeld, professeur au "center of bit and atoms", au cœur de l'université technologique du Massachusetts (MIT). Cette année, il y avait un côté pèlerinage, un voyage vers le lieu des origines ! Et puis, nous pouvons toujours échanger entre makers, mais se voir en vrai permet de créer de véritables affinités. Ces grands rassemblements sont l'occasion de faire le point sur ce qui a été accompli dans les 550 fab labs du monde, la transmission d'expériences est enrichissante pour imaginer l'avenir. Et puis, c'est un moment particulier, où nous pouvons rêver en découvrant des projets totalement incroyables… Si le Fab11 a été organisé à Boston par la Fab Foundation, ce n'est pas par hasard. L'esprit fab lab s'est répandu dans le monde, et c'est une façon de recentraliser l'organisation aux USA."

 

Quelles découvertes avez-vous faites pouvant intéresser les labs bretons ?

Fabrication de chaise - Crédit : Erwan Joud Fabrication de chaise © Erwan Joud

"La liste est longue, car la semaine a été dense et les rencontres nombreuses ! Je suis particulièrement intéressé par le thème de l'éducation. Il y a un réel enjeu à initier les enfants à la fabrication numérique dans les établissements scolaires. Imaginez qu'aux USA, il y a des fab labs mobiles, comme nos bons vieux Bibliobus!"

 

Les fab labs ont-ils un rôle à jouer en matière de transition énergétique ?

"Bien sûr. Les projets de "Fab City", par exemple, visent à repenser l'organisation des villes, le rôle des industries, l'impact social des nouvelles technologies et les modes de gouvernance. En 2014, Barcelone a souhaité être la première Fab City en créant des fab labs aux quatre coins de la ville. La mairie de Barcelone a un esprit hacker. Elle casse des autoroutes, c'est du concret ! Un green fab lab a été créé pour agir dans le domaine de l'efficience énergétique en milieu urbain. Je pense que les décideurs politiques devraient faire le déplacement au FAB 12 à Shenzhen l'année prochaine."

 

D'autres villes ont rejoint le mouvement des Fab City comme Sao Paulo ou Shenzhen justement. À l'Ouest, Rennes Métropole a impulsé la création d'un "Lab étendu" constitué de 13 lieux équipés en matériel de fabrication numérique… dont un Green fab lab sur la commune de Bruz, consacré à la permaculture, qui devrait voir le jour début 2016. Ce Lab étendu est une déclinaison de la charte des fab labs du MIT à la sauce locale. Le mouvement des fab labs est aujourd'hui clairement structuré à l'échelle mondiale et renvoie une image forte, rien ne semble l'arrêter. À Boston, on parle même de "Fablife"…

 

Au croisement de l'art et de la technique

Baptiste Gaultier, ingénieur de recherche à Telecom Bretagne, faisait également partie de la délégation bretonne à Boston. Il est spécialiste des fab labs et met en avant la transdisciplinarité. "Dans le cadre scolaire et universitaire, le fab lab est une manière très concrète d'aborder la fabrication. À Telecom Bretagne, à Brest, nous avons créé le TéléFab, et l'antenne de Rennes a développé des liens très forts avec le lab fab de l'École supérieure d'art. Nous avons à cœur de croiser les profils très techniques des futurs ingénieurs de Telecom et les profils des designers d'une école d'art. Nous avons très vite constaté le caractère impliquant pour l'étudiant qui développe son propre projet au sein du fab lab de son établissement."

 

Petit lexique à l'usage des lecteurs désorientés

  • Hackaton : Contraction de hacker et marathon. Il s'agit d'un événement pendant lequel des développeurs se réunissent pour faire de la programmation informatique collaborative, sur plusieurs jours.

  • Hacker (en informatique) : Un hacker aime démonter les choses pour se les approprier (hacker vient du français hacher). C'est un virtuose du code capable d'intervenir dans différents domaines informatiques comme la programmation, l'administration système, l'administration réseau, la sécurité informatique… Si le terme hacker est souvent entendu comme un synonyme de "pirate informatique", il s'agit d'une vision réductrice.

  • Hackerspaces : Un lieu qui regroupe une communauté de personnes avec des intérêts communs pour développer des projets et échanger du savoir librement et gratuitement. À l'origine, les hackerspaces étaient davantage orientés sur le codage informatique que la fabrication numérique.

  • Éthique hacker : Toutes les créations sont partageables (refus de la propriété intellectuelle), pas de planification du travail ni de frontière entre le loisir et le travail, apologie du DIY (Do it Yourself, fais-le toi-même).

  • Makerspaces : Des lieux qui se revendiquent de l'éthique hacker avec le côté fabrication (to make) et pédagogique en plus. Les personnes qui fréquentent les Makerspaces sont appelés des makers. Ils se réunissent pour fabriquer des objets grâce à des outils à commande numérique : imprimantes 3D, fraiseuse ou découpeuse laser, etc.

  • Fab lab, pour Fabrication Laboratory / Atelier de fabrication numérique : Les fab labs sont des makerspaces qui revendiquent le principe d'innovation ascendante (du bas vers le haut) et l'ouverture au grand public. Les fab labs sont labellisés par le MIT : un makerspace peut se revendiquer fab lab s'il respecte la charte.

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Pauline Burguin - Journaliste
Pauline Burguin - Journaliste

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