Dans la roue d'Europ'raid, ép. 7 (Pologne – Tchéquie – Allemagne – Pays-Bas)

L’effroi dans le camp d’Auschwitz-Birkenau

Le camp d’Auschwitz-Birkenau Le camp d’Auschwitz-Birkenau

La dernière étape marquante d’Europ’raid restera pour tous la visite du camp d’internement d’Auschwitz et du camp d’extermination de Birkenau. Trois heures et trente minutes pesantes, effrayantes, effarantes. À la sortie, une sidération. Une incompréhension. Une tristesse incommensurable. (septième et dernier épisode du feuilleton Dans la roue d'Europ'raid)

Ils me l’avaient pourtant dit les participants ayant déjà fait une fois Europ’raid et sa visite du camp polonais. En partant du bivouac très tôt le matin, ils le disaient aux non-initiés. « Vous verrez, aujourd’hui, ça va être difficile comme étape ». Ce matin-là, l’ambassadeur de Pologne nous racontait également l’importance de cette mémoire historique. Simone Weil était décédée deux mois plus tôt, en juin. Nous nous remémorions avec monsieur l’ambassadeur les images de cette femme politique digne, revenant des années après son internement, sur les traces de son passé, franchissant la grille en fer. Dignement émue. Élégamment fière du chemin parcouru.

Korczak et ses enfants

Chaque tragédie a ses héros. Celle-ci est restée dans les mémoires polonaises. L’histoire de Janusz Korczak, pédiatre visionnaire et directeur d’un orphelinat modèle, qui a préféré suivre "ses" enfants à la mort plutôt que de retrouver la liberté. Lorsque les nazis créèrent le ghetto de Varsovie, il fut forcé de déménager son orphelinat, à l’intérieur des murs du ghetto. En août 1942, les Nazis sont venus chercher les 192 orphelins pour les emmener à Treblinka, d’où ils ne reviendraient jamais. Pour une raison inconnu, Janusz Korczak – qui était lui-même Juif mais agnostique – se vit offrir une grâce et la possibilité de quitter le ghetto et de rejoindre le secteur "aryen". Il a refusé, et a accompagné "ses" enfants jusqu’à la mort… Les témoins racontent que Korczak marchait parmi eux, menant ses enfants, habillés de leurs plus beaux habits, par la main. Ce jour-là, les Nazis ont déporté 4000 enfants des orphelinats du ghetto.

Impossible donc quand nous arrivons sur les lieux de ne pas avoir en tête cette image revisionnée dans les médias à l’occasion de son dernier hommage. Se dire que si, elle, n’a pas pleuré, nous ne pourrions nous laisser aller. Par précaution, nous choisirons la visite guidée en anglais. Comme une évidence pour essayer de se mettre à distance. Pour ne pas subir l’émotion trop forte des mots de la langue de Molière. Le « groupe Europ’raid » qui fait tant de bruit lorsqu’il arrive en masse sur un lieu semble comprendre la décence qu’impose immédiatement l’endroit. Nous attendons patiemment parmi la foule des visiteurs. Ce sas de « décompression » comme un moyen de revenir à l’essentiel…

Les chaussures abandonnées… Les cheveux coupés

Puis la visite débute. Tout est là. Les chaussures abandonnées. Les cheveux coupés. Quelques photos prises lors de la découverte du camp par les Russes. Comment ? Pourquoi ? De l’effroi. La nausée. Entendre la guide nous dire que le village d’à-côté ne pouvait pas ne pas savoir. Et puis cette question autour du « boucher d’Auschwitz »… Durant la visite, nous avons stationné de longues minutes devant le block 10, lieu des plus effroyables expériences, soi-disant scientifiques, du docteur Josef Mengele. Apprendre que le tortionnaire n’avait jamais été inquiété… Être sidérée par cette nouvelle. Quoi ? Pas de procès ? Pas d’arrestation ? Pas de jugement pour ces actes barbares ? À la tristesse, voir s’ajouter le malaise, l’incompréhension et la sensation d’une injustice la plus totale. Se demander pourquoi…

Traverser ce long couloir… Celui où sont accrochées toutes les photos des déportés. Le regard froid. Le visage émacié. Les têtes tondues. Ressentir le froid alors même qu’il faisait ce jour-là très chaud dehors. Mais les cœurs et les esprits sont congelés. Ceux qui ont déjà visité le camp, l’année dernière, nous laissent à notre choc émotionnel, comprenant l’incompréhension ressentie. Mesurer les distances parcourues par ces hommes et femmes privés de leur liberté. Comprendre physiquement et très concrètement qu’il était absolument impossible de s’échapper. Prendre la navette pour aller au camp d’extermination. Ces hommes et femmes y allant à pied… Voir de nos yeux les wagons. Comprendre le système concentrationnaire et très pragmatique mis en place. Presque entendre le SS dire qu’il faut rationaliser. Faire le plus de morts possible. Avoir de nouveau la nausée. Retenir ses larmes. Ne pas vouloir pleurer. Puisque Simone Weil avait été si digne… Mais la volonté ne peut pas grand-chose contre l’émotion si profonde et soudaine. Comment retenir ses larmes face à ces chiffres épouvantables ? Bâti en 1940,  70 000 personnes ont trouvé la mort à Auschwitz. Birkenau, « l’usine de la mort » a fait plus d’un million de victimes entre 1941 et 1945. Le plus grand camp nazi de la seconde guerre mondiale. Se demander encore et encore et encore comment des êtres humains ont-ils pu en arriver là ? Comment cette artillerie lourde a pu fonctionner pendant quatre longues années. Certains bourreaux se sont suicidés après la fin de la guerre. Maigre consolation que cette prise de conscience tardive.

La brume de la Tchéquie

Nous reprenons la route… Tous tendus. À fleur de peau. La route semble longue. Le silence, dans lequel se réfugie chacun d’entre nous, nous va bien. Quoi dire après cela ? Quoi faire ? La nuit au bivouac sera studieuse et recueillie. Le lendemain, la brume est tombée. Nous passons la frontière pour aller vers la Tchéquie. Direction les rochers de Panska Skala, pour une impression soleil levant digne des plus beaux paysages irlandais. C’est l’un des sites les plus visités en République Tchèque. Nous grimpons. Là-haut, impossible de ne pas parler à nouveau de la journée d’hier. Y revenir encore. Y revenir toujours…

Ne presque rien se souvenir de la fin de l’aventure. Comme si cette étape polonaise avait tout avalé. Là encore les anciens participants l’avaient bien dit : « Après Auschwitz, le voyage n’est plus le même… » Ces mots prennent soudain leur sens. Ensuite, nous sommes venus en Allemagne voir sa région de la Bavière. Puis, nous avons vu les Pays-Bas et ses villages portuaires. Mais nous n’avons pas vaincu les images entêtantes de la Pologne. Des mois après, la sensation de malaise reste prégnante et la volonté de ne surtout pas oublier l’emporte. Garder dans nos têtes l’image de ce couloir de la mort, de ces wagons de la mort, de ces chambres à gaz. Si vous allez un jour en Pologne, allez à Auschwitz. C’est plus qu’un devoir de mémoire, c’est une visite d’utilité publique. Pour que l’horreur ne devienne jamais lointaine. Pour que le chiffre du nombre de morts de nos livres d’histoire devienne des visages. Des hommes et des femmes privés de leur liberté. Humiliés. Assassinés. Y aller pour ne surtout jamais oublier.

Cliquez sur une photo pour l'agrandir

 

En savoir plus : www.europraid.fr

 

Lire tous les épisodes

 

 

Delphine Blanchard - Journaliste
Delphine Blanchard - Journaliste

Voir tous ses articles
Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
Partager cet article :

Dans la même rubrique :

Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...

Revenir en haut de page