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Ah ! Ma planète Amap, ép. 3

“Bonsoir monsieur le pêcheur !”

Amap poissons à l'île d'Yeu

Les premières caisses ont débarqué en ville, à quelques encablures de la Loire. Après une phase de test en juin dernier, une Amap “poissons” vient d’éclore à Nantes. La filière s’organise doucement au rythme d’une livraison par mois.

Dans la pénombre, au cul du camion, 205 kilos de soles débarquent en ville. Livraison garantie en direct de l'île d'Yeu. Dans la cour de l'école de la Mutualité à Chantenay, les caisses de polystyrène blanc, de deux kilos et demi de poisson frais, trouvent preneurs auprès des premiers Nantais à avoir signé un contrat avec les pêcheurs artisanaux du Gulf Stream, du Marial, du Bad Boy et du Mela, des bateaux de 12 à 20 m de long.

Bonsoir monsieur le pêcheur,” lâche une dame, enjouée. “Dites-moi, la caisse, faudra la ramener ?

Surpris d'envisager une caisse de polystyrène consignée ou récupérée, Bruno Orsonneau, le pêcheur, patron du Gulf Stream, a bien une idée : “Pour planter des semis de tomates ou de radis, paraît que c'est très bien.” Dans les caisses, la glace a un peu fondu. Ça goutte. “Vous voulez un sac en plastique ?” Réponse immédiate : “Surtout pas, pas de gaspillage...

Deux cultures : l'écolo des villes et l'artisan des mers. On se découvre. Seuls quelques organisateurs des cinq Amap concernées à Nantes sont allés à l'île d'Yeu discuter avec les producteurs, expliquer l'esprit du circuit court avec contrats, et embarquer un petit matin en mer. Ils ont dit leurs attentes vis-à-vis d'une pêche durable, et de la construction d'une relation ; durable aussi, tant qu'à faire. L'idée : maintenir un lien direct, régulier, suivi, entre un pêcheur et un lieu de distribution.

Poissons aux choses sérieuses…

Après une année de préparation, d'échanges, de réunions entre amapiens et pêcheurs, de virée à bord et de visite de la criée à Port-Joinville, la première livraison a eu lieu fin janvier avec 80 contrats répartis sur cinq Amap. La seconde est passée à 120 contrats familiaux. C'est une structure pionnière, en France. À l'île d'Yeu, on ne connaît pas de précédent, hormis un pêcheur d'Arcachon qui a mis en place une formule similaire sur Bordeaux (sans la contrainte d’une criée sur l’île !).

Les quatre producteurs ont constitué un GIE, “Les pêcheurs de l'île d'Yeu”, qui achète leur propre pêche et la livre aux Amap, dans un camion acheté spécialement, rémunérant même le temps du chauffeur. Sur les 16 points de distribution visés, seuls sept sont pour l’instant opérationnels. Les colis de poissons vidés pèsent quant à eux trois kilos. Avec une centaine de contrats, le marin touche ainsi ses quelque deux euros par kilo. Autrement dit, en dessous de 250 kg par livraison, en raison des coûts fixes logistiques (mise en boîte, glace, passage sur le continent, camion, revenu du chauffeur et carburant), le pêcheur perdrait de l'argent.

Bilan, la formule peut représenter un vrai plus en termes de revenus sous réserve d'écouler 20 % de la production des bateaux. Si l'objectif de 16 points de distribution est atteint, soit 1 600 contrats, le potentiel serait ainsi d'environ 4,8 tonnes par mois. “On pourrait alors laisser le GIE ouvert à d'autres collègues”. Les consommateurs peuvent encore souscrire pour des contrats d'octobre à juin. “L'été, il y a moins de monde à Nantes, et puis le poisson est rare, donc cher”, explique Bruno Orsonneau.

C'est son frère, ancien marin, qui fera la livraison. Les pêcheurs ne peuvent pas être là à chaque fois. S'ils sont de livraison le soir à Nantes, ils doivent rester sur le continent, le dernier bateau pour Teu quittant Fromentine à 19 h, et donc faire une croix sur la “marée” du lendemain qui débute à 5 ou 6 h.

“Sinon, ce serait un groupement d'achat”, explique un bénévole.

Zapper les intermédiaires

"Aujourd'hui, il n'y a que de la sole”, poursuit Bruno Orsonneau. “Déjà vidée. On avait du merlan, mais il était moins beau. Nous, pour la sole, on veut de la houle, mais pas de vent. Mais en général, il y a le vent avec… Ah ! un conseil, la sole, ça se mange rassis. Enfin je veux dire, faut attendre deux jours, c'est bien meilleur. On peut la congeler, aussi.”

Le poisson en aura fait du chemin. Débarqué à Port-Joinville, passé en criée, taxe payée (“On tient à la garder, notre criée sur l'île !”), mis en caisse sur un lit de glace, puis en conteneurs à bord du ferry qui rallie le continent. Chargement dans un camion à Fromentine jusqu'à Nantes. La pêche en circuit court, c'est une affaire qui roule. “Le poisson, nous, on le vend très mal, alors que vous, consommateurs, vous ne pouvez pas l'acheter parce que c'est trop cher. Autant zapper les intermédiaires !”, résume le marin.

Les premiers servis sont ravis : “Quand y a de la sole, les enfants sont à la fête !” Une fois remplie la feuille d'émargement, chacun repart avec sa caisse.

- “Allez au revoir et bonne pêche !

- “Ouh la la, faut jamais dire ça. Sinon on pêche plus rien

- “Alors à bientôt, monsieur le pécheur, à dans un mois.

 

Île était une première fois

Le lancement de ce circuit court “poisson” s'est fait dans une grande discrétion. Pas question de faire savoir ce qui se passait en juin dernier, lors de la phase de test. Pas question d’affoler les tenants de la commercialisation classique. Depuis, la prudence est toujours de mise. Réactions.

Pour le maire de Port-Joinville, Bruno Noury, qui cumule des fonctions à la tête de l'organisation des producteurs (le regroupement des patrons pêcheurs) et au sein de la coopérative de mareyage, “c'est une démarche de quelques producteurs, mais sans l'intention de construire une filière économique. Ça reste une expérience à la marge, qui a un caractère pédagogique : aujourd'hui les gens ne connaissent plus le poisson, ne savent plus le préparer, même à Nantes, proche de la mer. Cette expérience permet ainsi de communiquer sur le fait qu'il y a des saisons pour le poisson ; la sole l'hiver, le rouget l'été. Que la pêche de l'île d'Yeu est une pêche responsable. On en profite pour réexpliquer nos métiers. Fileyeur, chalutier, la base, quoi. Pour la coopérative, qui ne fait que donner un coup de main à l'emballage, c'est une activité insignifiante, aucunement un business. On ne fait pas d'achat et de revente. Pas question de se fâcher avec les poissonniers nantais.”

Pascal Hennequin, le principal mareyeur de Port-Joinville, ne s'affole pas : “Ça va pas être simple pour les marins : le poisson, il faut l'écailler, l'emballer, l'amener à Nantes… Chacun son métier. C'est quand la profession va mal qu'on se met à faire tout et n'importe quoi. Les marins ont voulu faire leur coopérative pour concurrencer les mareyeurs, puis ils ont ouvert des poissonneries ; là ils font leur propre circuit. Mais bon : on est toujours là, nous, les mareyeurs.”

Philippe Vignaud, gérant de la société de mareyage Vives Eaux a un point de vue différent : “Ce genre d'initiative est objectivement en concurrence avec la filière de commercialisation, mareyeurs et détaillants. On ne peut pas l'interdire, mais si les pêcheurs le font – et ils ont sans doute raison d'essayer –, c'est au détriment de nos emplois. La vente directe sur le quai, comme ça se fait l'été, c'est sympa, mais ce n'est pas le consommateur qui y gagne le plus… Je ne dis pas que nous court-circuiter nous met directement en péril, ça dépend si ça se développe. Impossible de savoir aujourd'hui. Mais je ne suis même pas convaincu du bien-fondé économique de la formule.”

Nicolas de La Casinière - Journaliste
Nicolas de La Casinière - Journaliste

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commentaires  

 
0 Paulo - le 10 mars 2011 à 10:55
Ca c'est de la bonne info toute fraîche pêchée :-)
Merci M'sieur de la Casinière
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