Par la porte entrouverte donnant sur le jardin, tout promeneur peut l’apercevoir. À l’abri sous la carapace de son hangar, inachevée figure de proue d’une vaste demeure qui fut le presbytère communal, son bordé repose en cale sèche. "Elendil" est son nom. "Elendil" est un knörr : un bateau de marchandises viking. Son constructeur, Luc Chatelus, est un ancien capitaine de l’armée de terre devenu, à la fin du siècle dernier, artisan ébéniste-charpentier.
"Je sais ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire avec un morceau de bois". D’emblée, la voix se déploie dans l’air avec l’assurance de la voile pleine. Le propos est sans détours. Comme un cap qu’on trace et qu’on tient. Luc Chatelus n’est pas homme à se perdre en arguties. Il sent, voit, apprend, trace, écrit, sculpte, construit, crée, donne sens. Avec lui, la forme est l’expression du fond. À l’écouter, on dira même d’une profondeur. C’est que vouloir naviguer sur des "gouffres amers" n’est pas qu’affaire de construction navale. Surtout lorsque, artisan quinquagénaire, on décide de donner aux bois et aux rêves qu’on façonne la forme d’un bateau viking.
Ni dieu ni maître
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"J’ai une tendresse particulière pour les Vikings. Ils n’étaient pourtant pas des gens tendres, mais leur esprit était libre. À mon sens, ce sont les derniers hommes libres de l’Occident ; parce qu’ils n’acceptaient pas de tomber sous une loi qu’ils n’avaient pas choisie. Quand on a voulu leur imposer un dieu et un roi uniques, ils sont partis de chez eux. En fait, le mot "viking" n’est pas un nom, mais un verbe. Il signifie "partir pour faire fortune et se faire un nom". En somme, on "fait" viking." L’homme du bois est donc aussi un homme du verbe. Mais un homme du verbe en marche.
"J’étais très marqué "catholique extrême". Un jour, ça m’a fatigué et j’ai cherché à comprendre d’où ça venait". Ce jour évoqué date de sa participation aux opérations militaires durant la guerre en Bosnie. "Depuis, je me suis efforcé de ne pas entraîner mes enfants là -dedans, de leur ouvrir l’esprit au maximum. Notamment lors de conversations à table, qui ouvrent sur tout". Une massive table en bois dont la remarquable longueur peut accueillir, sans gêne aucune, les conversations des dix membres de la famille. Comme celles de tous ceux qui entrent. Seule règle : "on peut tout défendre, à condition que ce soit argumenté".
Un rêve a ses mesures
Depuis deux ans, "Elendil" est en construction. Il n’existait pas de plans disponibles de ce type de bateau viking. Alors, de lectures en rencontres, en passant par la recherche et le partage d’informations via le net, Luc Chatelus les a opiniâtrement élaborés, puis conçus au plus près de ce qu’il est permis de restituer de l’exactitude historique. Au final, cette réplique d’un knörr nordique, conçue pour la navigation côtière et fluviale, offrira 12 mètres de long, un mât de 8 mètres de haut, une voile d’environ 40 m2, pour un poids total avoisinant les 5 tonnes. Un moteur de 30 CV viendra équiper l’ensemble, "pour pouvoir avancer correctement sur les canaux".
Sa mise à l’eau peut être envisagée pour le printemps 2012. "Avec la coque, le plus gros est fait. Reste le pont puis l’aménagement. L’objectif, c’est d’avoir une embarcation confortable pour que toute la famille ait envie de s’en servir". Ensuite, peut-être le projet d’un voyage partant de la Mayenne pour arriver à Istanbul se réalisera-t-il. Un périple de deux ans, par étapes, qui empruntera la voie des côtes maritimes et des canaux. Un voyage ouvert à tous ceux qui, intéressés, constitueraient ainsi les membres d’équipages successifs. Seules conditions envisagées : participer à la vie du bateau et payer sa nourriture.
Côté confort, l’intérieur du bateau proposera couchettes, cuisine, toilettes, douche, bibliothèque, accès internet… "Il y a des côtés très vivifiants dans l’utilisation d’internet. Chacun peut consulter, mettre en ligne. Cela procure un plaisir. Aussi bien à celui qui reçoit qu’à celui qui donne".
Jeter l’encre
"Mettre en lignes", voilà bien une autre possibilité d’exprimer la mise en forme de toute chose, et de l’écriture en particulier. Luc Chatelus aime écrire. Peut-être parce que, dans le fait de la transcription de l’idée par l’écriture, la main trace aussi sa propre part d’œuvre. "J’écris beaucoup. Depuis l’âge de 18 ans, lorsque j’ai préparé le concours d’entrée à Saint-Cyr. Quand j’écris, je ne vais pas vraiment dans les détails. Les idées secondaires ne m’intéressent pas." Une quarantaine de nouvelles et plusieurs romans ont été rédigés depuis. Pour l’instant, un seul d’entre eux, "Un bateau pour Gwen", est lisible par le public, car accessible par téléchargement.
Mais Luc Chatelus ne cantonne pas l’écriture à un plaisir et une discipline de solitaire. L’aventure de la construction d’"Elendil", il en fait partager le quotidien au travers d'un blog, "Un bateau et des mots". Un titre pour ne dire que l’essentiel. Et pour tenter d’en croiser les côtes.
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Le blog "Un bateau et des mots"Â : http://unbateauetdesmots.blogspot.com
Le livre Un bateau pour Gwen est à lire sur nos pages : http://www.terristoires.info/etiquette/un-bateau-pour-gwenn.html





















