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Camelots de surprises, ép. 3

Le trappeur de bracelets

sébastien en plein essai de bracelet Entre les sapins de son Québec d’adoption et ceux qu’il vend à Manhattan pour Noël, Sébastien arpente les marchés saisonniers du sud Finistère en martelant ses bracelets africains avec un seul mot d’ordre : humilité... Instantané d’un camelot voyageur esthète.

Port-la-Forêt, 16 h 57, mardi 2 août. La portière d'un ancien corbillard revisité par un jaune férocement ocre s'ouvre et laisse bondir deux sandalettes en cuir, un jean passablement délavé et un galurin en paille qui n'en est certainement pas à son premier été : "Seb", le Breton du Québec. Lui et son sourire franc font rapidement le tour des autres stands avoisinants. Un petit mot pour chacun, un clin d’œil pour certains, Seb, 34 ans et originaire de Nantes, est connu comme le loup blanc sur les marchés du Finistère sud. C'est sa septième saison et ses coups de marteau rythment le quotidien des marchés. Une sorte de baromètre de l'affluence des estivants. Plus leur fréquence augmente, et plus le nombre de badauds et autres potentiels acheteurs est conséquent. D'une logique implacable. Certaines lois ne sont pas mathématiques et pourtant elles relèvent d'une science exacte...

Établir un contact

Le soleil est au rendez-vous sur la petite placette attenante à la capitainerie. Une légère brise fait cliqueter les drisses dans les mâts des nombreux voiliers du port de plaisance. Quelques promeneurs déambulent déjà entre les travées du pas encore marché nocturne. C'est le balai des camions et la chorégraphie des parasols. Les camelots, torse nu ou en petite chemise, mettent de l'entrain à monter leurs stands. Normal, c'est la première nocturne avec les "Parisiens"... Sébastien fait délicatement descendre sa mini-table roulante escamotable. En quelques minutes à peine, son étrange attirail prend forme et son métier se dévoile : il vend des bracelets africains en argent plaqué et en cuivre provenant principalement du Niger ou de Madagascar. Les prix sont raisonnables, mais ce qui fait sa particularité, c'est son principal outil de travail : un marteau ! Moyennant 5 €, il frappe le prénom de ses clients sur ses bracelets. Les grands ont passé l'âge, mais pas les adolescents et encore moins les enfants.

"Faut croire que j'étais prédestiné à la vente !", confesse-t-il en précisant aussitôt : "Mais pas vendeur tel un requin. Pour moi, la vente, c'est avant tout établir un contact humain". Déjà, une petite blondinette scrute, avec un vif intérêt, les différents modèles de bracelets. Seb glisse un clin d’œil. "Salut mademoiselle, tu veux un p'tit bracelet ?" Une brève étincelle illumine les pupilles de la fillette. Elle se retourne. Ses parents ne sont pas loin. "Comment tu t'appelles ?", lance-t-il d'une voix douce et sincère à la fois. Les pommettes de la demoiselle rougissent légèrement. "Youhna !" Seb se saisit de son marteau et décroche différents modèles. "C'est joli ça, Youhna. C'est de quelle origine ?" La petite hausse les épaules tout en continuant à fixer avidement les bracelets. Les parents s'approchent et la discussion s'engage autour de quelques banalités inhérentes au lieu et aux vacances. C'est la septième saison que Seb effectue ici, à quelques kilomètres de Concarneau, avec son petit stand et ses bracelets. Le discours, le travail et le bonhomme sont bien rodés. Les coups de marteau pleuvent, et rapidement, d'autres enfants s'approchent. Ils sont bientôt une dizaine, et les parents ne tardent pas à sortir leurs appareils numériques pour immortaliser le sourire de leur progéniture et le vieux chapeau de paille du "tapeur" de bracelets. Il est 18 h 30 et son stand ne désemplira pas avant au moins 22 h... voire plus si les nuages gorgés d’humidité ne gâchent pas tout.

Tapeur trappeur

sébastien en train de travailler un bracelet Ce tapeur de bracelets mériterait plus le surnom de trappeur de bracelets, car entre deux étés, Seb retourne au Québec pour y retrouver sa petite famille. Un garçon d'un an et demi et une fille de trois ans, et sa "douceur", rencontrée en France, comme il le dit si bien avec son léger accent québécois qu'il a fini par attraper après quatre années. Là-bas, sa vie est fort différente, aux antipodes de la course effrénée qu'il mène deux mois durant à parcourir les marchés du Finistère sud. Sa petite maison perdue dans les contreforts de l'anse Saint-Jean, dans le Saguenay, près de Chicoutimi, n'est accessible qu'à pied ou en motoneige. Cinq kilomètres et une rude côte pour rejoindre le village le plus proche. Chemin qu'il parcourt quasi quotidiennement, à pied, pour emmener les enfants à la garderie. Sa compagne, originaire de Montréal, et lui-même passent une grande partie de leur temps libre dans leur jardin où ils cultivent des légumes - sans additifs chimiques, évidemment - afin de constituer une solide récolte qui leur permettra de passer une bonne partie du rude hiver canadien. Le reste de l'année, ce voyageur dans l'âme effectue quelques petits boulots simples et proches de la nature qu'il affectionne tant : débroussaillage et entretien de sentiers composent la majeure partie de ses petits jobs d'appoint. Mais ces activités-là ne sont que ponctuelles et lui laissent donc de nombreux moments pour s'occuper de lui-même et de sa petite famille. Une vie simple et heureuse, au plus proche de la nature dans "un des plus beaux coins du Québec". "L'anse Saint-Jean est un curieux endroit où beaucoup de gens atterrissent et dont très peu arrivent à repartir. Une sorte de vortex !", glisse-t-il de son sourire franc.

De part et d’autre de l’Atlantique...

sébastien en pleine vente 22 h 52, Seb fouille dans sa banane et rend la monnaie à un couple de Hollandais. Les traits sont plus tirés, mais le sourire est fidèle à l'homme. Il commence tranquillement à "remballer" tout en contant les multiples étapes de son existence qui l'ont amené à "marteler" ici, quelques heures durant. Un BTS par alternance, dans le commerce, puis un premier voyage avec quelques amis en Martinique et sur les îles alentour durant quatre mois. C'est le début d'une grande histoire, mais le retour est rude. Né en 77, les obligations du service militaire le rattrapent. Comme il ne veut pas porter les armes, il "devient" objecteur de conscience et passe donc deux années aux Deux-Alpes à travailler pour une auberge de jeunesse. Le lieu est idéal pour voyager sans bouger... Les rencontres sont nombreuses et le désir de repartir ne cesse de grandir. À peine libéré de ses obligations civiques, il saute sur son sac à dos et part pour le Canada. Il y restera quelques mois avant de descendre tranquillement l'Amérique centrale jusqu'au Panama.

Une année s'est écoulée, et le retour en France s'avère difficile. Il rentre en janvier, en plein hiver, et le décalage est tel qu'il "flippe" pour de bon. Il passe quelque temps chez sa sœur, à Vannes, et c'est à cette occasion, lors d'une soirée, qu'il rencontre son "mentor". Le courant passe bien et Jimmy lui propose de bosser pour lui l'été suivant en frappant le prénom des clients sur des bracelets africains sur les marchés saisonniers du Finistère. Les poches vides et un avenir professionnel en berne poussent Seb à accepter aussitôt. Son horizon proche assuré, il rassemble le reste de ses fonds de tiroir et s'envole au Mexique pour deux mois. L'été suivant, il découvre l'univers des marchés et sa première saison se passe merveilleusement bien. Et c'est donc tout naturellement la raison pour laquelle, demain soir encore, les coups de marteau rythmeront les allées du marché nocturne de Port-la-Forêt.

La recette estivale sera certainement de nature à faire vivre toute sa petite famille une bonne partie de l'année. Il ne restera plus qu'à ce camelot des temps modernes à passer un long mois de décembre à New-York où il vendra des sapins de noël au sud de Manhattan. Mais ça, c’est une autre histoire...


Deux périodes, deux vies, deux continents, mais un seul mot : humilité. L'adresse email de Seb est à elle seule le miroir de son mode de vie et de ses convictions : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Sébastien Morin - Journaliste
Sébastien Morin - Journaliste

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