Actualités : inscription à la newsletter de Terri(s)toires

Recherche

Les ebooks à la Une


Folles journées
Folles journées Après Nantes voyage, les Romanciers Nantais ont réalisé un nouveau recueil en partenariat avec un événement phare de la…


Le FC Lorient
Le FC Lorient Troisième club professionnel breton, le FC Lorient est une valeur sûre du football français. De la première saison au…


C'était Ginette
C'était Ginette Première femme députée du Maine-et-Loire, comme l'indique le sous-titre du livre qui lui est dédié, Ginette Leroux était une…




  • Les feuilletons à la Une


    C'est vous qui le dites
    C'est vous qui le dites Puisqu'on vous le dit ! Cet espace vous est en effet réservé, sous réserve de prendre vous-mêmes la parole. Un point de vue à partager, un nouveau…


    Dans la roue d'Europ'raid
    Dans la roue d'Europ'raid La journaliste Delphine Blanchard embarque à bord d'une Peugeot 205 qui participe à l'édition 2017 d'Europ'raid. En 23 jours, elle va traverser 20 pays et parcourir plus…


    Chomlaik
    Chomlaik Marion Gommard-Jouan est partie à la rencontre "des artistes qui donnent à voir le monde". Au fil des histoires glanées sur plusieurs continents, et notamment à chaque…




  • Comment vont les fourmis ?

    -

    Écoutez l'émission de Jet FM sur l'économie sociale et solidaire (27 janvier 2017) :

     

    -

    Nos partenaires

    

    Lise, compagnonne dans des entreprises alternatives et solidaires

    Lors de son compagnonnage, Lise a fait escale au Champ commun, dans le Morbihan. Lors de son compagnonnage, Lise a fait escale au Champ commun, dans le Morbihan.

    Lise est une jeune femme de 27 ans, un peu perdue, un peu rêveuse. Au printemps, elle a passé cinq semaines en immersion au Champ commun, à Augan, avant-dernière étape de son compagnonnage alternatif et solidaire. Avant de servir l’Auganaise sur le zinc de l’estaminet morbihannais, elle avait construit des buttes permacoles et un poulailler en Corrèze, ou encore aménagé une clôture dans le Jura.

    Quand elle a descendu les 800 mètres du chemin escarpé qui l’a menée au Viel Audon cet hiver, Lise ne savait pas grand-chose de ce qui l’attendait en bas. "C’est assez dingue comme lieu," s’émerveille-t-elle encore aujourd’hui. Au bord de l’Ardèche, le village, abandonné depuis le XIXe siècle, a été réhabilité à partir des années soixante-dix. Au fil des ans, 11 000 volontaires ont apporté leur pierre. Certains étaient de passage, d’autres sont restés. Le Viel Audon n’est pas accessible en voiture, mais il foisonne d’activités de toutes natures : agricoles, éducatives, culturelles.

    Il est aussi le siège du réseau Repas1, qui regroupe une trentaine d’entreprises de toute la France, partageant une vision commune de l’économie, où le profit n’est pas le seul objectif. Chaque année, pendant quatre mois, ces structures organisent un compagnonnage alternatif et solidaire visant à transmettre des valeurs et l’envie d’agir collectivement. Ce tour de France a débuté le 11 février au bord de l’Ardèche. Une vingtaine de compagnons avaient alors descendu le sentier muletier aux côtés de Lise, pour un premier rassemblement (R1) d’une semaine. "Je pense que c’est important de faire le R1 là. Ça marque la frontière, le début d’autre chose."

    Pendant ces quelques jours, les compagnons sont entourés des "copils", les membres du comité de pilotage, issus des différentes entreprises participantes. "J’ai réalisé qu’un autre monde existait, enfin pas un autre monde, mais une autre manière de faire. Pour le coup, tout le monde se pose des questions de fous sur l’autogestion, les relations de pouvoir, etc. C’est leur quotidien." Avec son parcours un peu cabossé, avec ses doutes, elle est intimidée. Mais alors qu’elle s’apprête à "bouffer du collectif 24 h/24", impossible de se cacher. Il faut se découvrir, aux yeux des autres et à ses propres yeux. "Leur but, c’est que tu arrives à comprendre ce qui t’a amené là. Je n’avais pas réfléchi à tout ça. Je ne savais pas pourquoi j’étais là, je ne savais pas d’où je venais."

    "Envie de voir l’autre côté"

    Les études ont fait de Lise une intellectuelle, mais ses mains l’ont toujours démangée. Au collège, déjà, les métiers manuels et le travail du bois l’attiraient. On l’a dissuadée de choisir cette voie : vu ses notes, ce sera pour elle le lycée général et l’université. Alors, elle a étudié la sociologie puis l’anthropologie, à Tours. Elle s’est intéressée aux minorités à travers l’exemple de la Roumanie2 et de ses communautés hongroise et lipovène.

    Indépendamment de ses recherches, la fac va élargir son horizon. Elle y découvre le militantisme et de nouvelles manières de faire. "Je me suis rapprochée d’autres milieux où la question du travail collectif fait vite son apparition. Tu en entends parler, tu trouves tel ou tel projet génial, mais cela paraît complètement utopique. De là à imaginer que tu peux en faire partie…" De là où elle vient, ce n’est pas imaginable. Chez elle, on valorise la réussite professionnelle, mais on n’interroge pas le mode de vie ou de consommation.

    En 2012, Lise obtient à 24 ans son master recherche en anthropologie, qui ne lui ouvre guère d’autres perspectives que de poursuivre les études par un doctorat. Elle choisit un tout autre chemin, loin des bibliothèques. "J’en avais un peu marre d’être dans l’intellectuel. Pour moi, à ce moment-là, il y avait une scission bien précise entre travail intellectuel et travail manuel. J’avais envie de voir l’autre côté."

    Les gens planqués dans le Morvan

    Lise participe à la réparation du portail. Photo DR

    Lise participe à la réparation du portail. Photo DR

    La rupture est radicale. La Tourangelle quitte sa région natale pour la Bourgogne où son copain, enseignant, a obtenu un poste. C’est là, au cœur du parc naturel du Morvan, qu’elle entreprend de réaliser son vieux rêve et de passer un CAP d’ébénisterie. Dans la foulée de son diplôme, elle trouve un employeur. "J’étais à fond dans mon fantasme : en plein milieu rural, dans une mini-entreprise, on travaillait le bois. C’était chouette." Mais l’ancienne étudiante n’a pas laissé sa tête à la porte de l’atelier et s’interroge : quel bois utilisent-ils ? Comment le traitent-ils ? Qui peut se payer le luxe d’un meuble sur mesure ? Ses questions ne passent pas auprès de son employeur et elle prend la mesure de la réalité de l’entreprise. "Je n’avais pas mon mot à dire. En fait, cela ne relève pas de l’ouvrier. Cela relève du patron et il n’y a pas de discussion à avoir." L’aventure se termine dans la douleur au bout de dix mois.

    Elle alterne alors chômage et saisons en agriculture, tantôt portée par ses rêves, tantôt rongée par les doutes. Elle envisage ainsi de créer sa propre entreprise d’ébénisterie, qui valoriserait les bois locaux et recyclés. Mais travailler seule, enfermée dans son atelier, l’effraie. "Je n’allais pas très bien avant de partir en compagnonnage. Je ne me sentais pas la force de porter un truc moi-même."

    Pourtant, au milieu de ses atermoiements, quelque chose semble en train de se construire. Depuis Roussillon-en-Morvan, son petit village de 270 habitants, Lise se crée un réseau. Elle a sympathisé avec deux femmes qui tentent de monter un lieu alternatif. "Pour l’instant, il est pas mal rêvé, il y a moyen d’y projeter plein de choses." Elle a aussi ses habitudes à l’auberge, dont la tenancière est devenue une amie.

    Au-delà de son village, elle recherche les initiatives alternatives, rencontre des personnes qui tentent de s’organiser à plusieurs. Et il y a de quoi faire : "Pas mal de gens viennent se planquer dans le Morvan pour faire des petits projets tranquilles." C’est au cours de cette pérégrination qu’on lui parle du compagnonnage. C’est une sorte de woofing, lui dit-on. L’idée la séduit. Après avoir déconstruit ce qu’on lui avait appris, elle veut construire et a besoin qu’on l’aide. Un jour de novembre, pendant les vendanges, on lui apprend que sa candidature est acceptée. Trois mois plus tard, elle débarque au Viel Audon.

    Des réunions et des arbres

    Le groupe d’action collective de Lise a travaillé à la construction d’un poulailler au battement d’ailes. Photo DR

    Le groupe d’action collective de Lise a travaillé à la construction d’un poulailler au battement d’ailes. Photo DR

    Après la semaine inaugurale en Ardèche, Lise est envoyée à Cornil, entre Tulle et Brive, pour rejoindre le Battement d’ailes, destination qu’elle a tirée au sort. "C’est un centre agro-écologique en Corrèze, qui a fait le choix de ne pas se spécialiser. Ils font beaucoup de choses différentes : formation, hébergement, maraîchage, construction, etc. Ils animent des jardins en prison, louent des toilettes sèches, portent des projets de jardins partagés en ville." Pendant cette première immersion, elle partage le quotidien des permanents. "J’ai fait des buttes permacoles, préparé une bourse aux graines, participé à beaucoup de réunions, planté plein d’arbres." Les échanges avec les membres du Battement d’ailes lui permettent aussi d’affiner ses objectifs et son projet. "Je m’intéressais à l’intégration des nouveaux venus, parce que mon idée était de rejoindre les copines [porteuses du lieu collectif à Roussillon]"

    Après cette immersion individuelle de cinq semaines, les compagnons se retrouvent à quelques-uns pour former un groupe d’action collective à qui sera confiée la réalisation d’un chantier. Au sein d’une entreprise du réseau, ils forment une petite communauté de travail et de vie autonome qui va devoir s’organiser, coopérer et surmonter les problèmes qui ne manqueront pas d’apparaître. Au bout de deux semaines et demie, le groupe change de structure et de mission. Cela doit lui permettre de repartir de zéro pour rectifier le tir.

    Hasard du tirage au sort, le groupe d’action de Lise s’est d’abord retrouvé au Battement d’ailes avant de s’envoler pour la Batailleuse, une ferme pédagogique dans le Doubs. En Corrèze, les six compagnons ont construit un poulailler pour une trentaine de poules. À la ferme de la Batailleuse, il s’agissait d’aménager une clôture adaptée à l’accueil d’enfants. Malgré quelques problèmes liés aux questions de pouvoir et à la prise d’initiative, les chantiers se sont plutôt bien déroulés. "Nous avons fait beaucoup de récup’, c’était un peu ça notre trip. Nous essayions de comprendre quelle personne pouvait nous apporter tels matériaux en discutant, en nous baladant." Le collectif de vie a en revanche eu plus de mal à s’entendre. "Nous avions des personnalités très différentes, les gens n’étaient pas là pour la même chose. Mais cela a été riche, nous avons vraiment essayé de comprendre."

    Un écho à ses propres questionnements

    Derrière le comptoir, Lise sert Mathieu, l’un des initiateurs du Champ commun. Photo DR

    Derrière le comptoir, Lise sert Mathieu, l’un des initiateurs du Champ commun. Photo DR

    Fin avril approche, dix semaines ont passé depuis la découverte du Viel Audon. Dans quelques jours, les compagnons se retrouveront tous pour le deuxième rassemblement. C’est alors que Lise reçoit un coup de fil de son amie bourguignonne, celle qui tient l’auberge, qui lui dit qu’elle veut faire de son établissement un lieu collectif. L’hypothèse avait déjà été évoquée, mais cette fois la décision semble actée. "J’ai dit que j’allais y travailler."

    Début mai, le deuxième rassemblement se tient au Battement d’ailes. Les compagnons vont y faire un bilan d’étape avant de repartir pour une nouvelle immersion ou un nouveau groupe-action de cinq semaines. Cette fois, ils ont le choix de la structure. Lise se dirige alors vers la Bretagne pour découvrir le Champ commun, coopérative de services de proximité, à la fois épicerie, café-concert et micro-brasserie. Les problématiques du lieu, porté par six salariés et une centaine d’associés, fait écho à ses propres questionnements : "Comment rassembler ? Autour de quelles valeurs ? Comment faire pour que les gens s’investissent ?"

    Fin juin, le compagnonnage alternatif et solidaire de Lise s’est arrêté sur un dernier rassemblement aux GAEC des Champs libres, en Haute-Vienne. Ce tour de France lui aura permis d’apprendre des modes de fonctionnement, des outils pour faire avancer un projet collectivement, évacuer les frustrations, anticiper les conflits. Il lui reste maintenant à trouver comment les mettre en œuvre à Roussillon-en-Morvan.

     

    1 Réseau d'échanges et de pratiques alternatives et solidaires.

    2 Si la citoyenneté roumaine repose sur le droit du sol, l’État reconnaît également 20 communautés ethniques.

    Jean-Sébastien Moizan - Journaliste
    Jean-Sébastien Moizan - Journaliste

    Voir tous ses articles
    Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
    Partager cet article :

    Dans la même rubrique :

    Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...