Actualités : inscription à la newsletter de Terri(s)toires

Recherche

Les ebooks à la Une


Folles journées
Folles journées Après Nantes voyage, les Romanciers Nantais ont réalisé un nouveau recueil en partenariat avec un événement phare de la…


Le FC Lorient
Le FC Lorient Troisième club professionnel breton, le FC Lorient est une valeur sûre du football français. De la première saison au…


C'était Ginette
C'était Ginette Première femme députée du Maine-et-Loire, comme l'indique le sous-titre du livre qui lui est dédié, Ginette Leroux était une…




  • Les feuilletons à la Une


    C'est vous qui le dites
    C'est vous qui le dites Puisqu'on vous le dit ! Cet espace vous est en effet réservé, sous réserve de prendre vous-mêmes la parole. Un point de vue à partager, un nouveau…


    Dans la roue d'Europ'raid
    Dans la roue d'Europ'raid La journaliste Delphine Blanchard embarque à bord d'une Peugeot 205 qui participe à l'édition 2017 d'Europ'raid. En 23 jours, elle va traverser 20 pays et parcourir plus…


    Chomlaik
    Chomlaik Marion Gommard-Jouan est partie à la rencontre "des artistes qui donnent à voir le monde". Au fil des histoires glanées sur plusieurs continents, et notamment à chaque…




  • Comment vont les fourmis ?

    -

    Écoutez l'émission de Jet FM sur l'économie sociale et solidaire (27 janvier 2017) :

     

    -

    Nos partenaires

    

    Devoir de mémoire

    Montreuil-Bellay : 70 ans après, un hommage aux internés nomades

    Vue générale du camp d'internement Montreuil-Bellay en 1944 Vue générale du camp d'internement Montreuil-Bellay en 1944

    "Le jour est venu et il fallait que cette vérité fût dite", a déclaré François Hollande. Le samedi 29 octobre, le président de la République était à Montreuil-Bellay (49) à l’occasion de la commémoration de la fermeture définitive des camps d’internement de nomades. Soixante-dix ans après, "la République reconnaît la souffrance des nomades qui ont été internés et admet que sa responsabilité est grande dans ce drame". Une souffrance qui, d’ailleurs, n’a pas débuté avec la création des camps comme celui de Montreuil-Bellay ou celui de Moisdon-la-Rivière (44), car dès la fin 1939 – avant donc le régime de Vichy – les populations nomades ont été visées par des mesures de privation de liberté.

    De tous temps, les "nomades"* furent victimes de préjugés et de la méfiance de leurs concitoyens. Tout particulièrement juste après la déclaration de guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939 : c’est alors que débute le long calvaire des populations nomades de France. Des années de souffrance marquées par l’internement de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes dans des camps sous administration française. Dans un climat de paranoïa générale, les populations nomades – déjà discriminées par la loi de 1912 – sont visées par des mesures d’éloignement des centres politiques, économiques et militaires. Les premiers camps sont établis dès décembre 1939.

    Ainsi, le 6 avril 1940, un décret-loi est promulgué "interdisant la circulation des nomades sur l’ensemble du territoire métropolitain". Cette disposition législative a pour but de surveiller et de contrôler des populations dont on se méfie en se disant qu’elles pourraient espionner pour le compte de l’ennemi, voire se livrer à des sabotages. Alors même que, dès 1933, l’ennemi – l’Allemagne nazie – a mis en place une politique de discrimination ethnique anti-tsigane en se fondant sur des mesures d’exclusion existant depuis… 1899 (mise en place à Munich d’un service de lutte contre le "péril tsigane").

    Une page sombre de l'histoire française

    Ouest montreuil prison

    Avec la défaite française, l’armistice du 22 juin 1940 et les pleins pouvoirs accordés par le Parlement à Philippe Pétain, plusieurs camps vont se développer dans la zone occupée mais aussi en zone dite libre. Les actuels Pays de la Loire sont alors en zone occupée et le camp de Moisdon-la-Rivière (camp de La Forge), comme tous les camps pour nomades, sera établi sur ordre allemand (4 octobre 1940) mais placé sous administration française, sous l’autorité du sous-préfet de Châteaubriant. Créé par un arrêté préfectoral du 7 novembre 1940, il ouvre ses portes dès le 11 novembre…

    Avant d’être un lieu d’internement pour les nomades, le camp de Moisdon avait accueilli des réfugiés espagnols ayant fui les armées de Franco. Après le départ de ces derniers, les nomades y seront internés dans des conditions indignes – privations alimentaires, froid, déficit d’équipements sanitaires, invasion de poux, épidémie de gale, maladies infectieuses… Le camp fonctionnera jusqu’en mai 1942 avec une interruption liée aux conditions sanitaires déplorables qui y régnaient (risques d’épidémie avérés et mortalité enfantine particulièrement importante) entre janvier 1940 à septembre 1941, une période pendant laquelle quelques travaux y seront entrepris. Pendant cette interruption, les nomades seront transférés au camp tout proche de Choisel – qui comptera jusqu’à 877 internés à la fin du mois d’août 1941 – mais la cohabitation avec les prisonniers politiques (communistes notamment) et ceux que l’on désigne sous le terme d'"indésirables" (droits communs, étrangers, juifs…) ne sera pas sans poser d’autres problèmes. On trouve notamment les nomades trop "remuants" et ils monopolisent l’attention du chef du camp et des gardes (gendarmerie française) au détriment de la surveillance des "politiques".

    Une fois les nomades retournés au camp de la Forge, les problèmes sanitaires se répéteront malgré les travaux entrepris, ce qui motivera la fermeture définitive du camp en mai 1942 : il reste alors 267 internés (dont 150 enfants) qui sont transférés au camp de Mulsanne (Sarthe) puis au camp de Montreuil-Bellay avant d’échouer au camp de Jargeau (Loiret) qui ferma ses portes en décembre 1945…

    Un processus raciste administré par l’État

    Du 8 novembre 1941 au 16 janvier 1945, la France fit du site de Montreuil-Bellay un camp d’internement pour "individus sans domicile fixe, nomades et forains, ayant le type romani". Ils étaient Manouches, Gitans, Roms, Sintés… désignés globalement par le terme "Tsiganes**". L’expression "ayant le type romani" ne laisse aucun doute quant aux motivations de l’administration française sous contrôle allemand : c’est bien sur des critères racistes que s’est effectué l’internement de ces "individus sans domicile fixe".

    Le camp de Montreuil-Bellay, dont il ne reste aujourd’hui que quelques fondations, s’étend sur cinq hectares sur une plaine sans ombrage, coincé entre la route et la voie ferrée : une double rangée de barbelés électrifiés, deux miradors, des baraquements en bois, des sanitaires collectifs, un réfectoire, des cuisines, une école, une chapelle, une prison souterraine... Jusqu'en janvier 1943, les internés furent gardés exclusivement par des gendarmes ; ensuite par des gendarmes et des civils : des jeunes gens de la région qui échappaient ainsi à la Relève forcée puis au STO (Service du travail obligatoire) en Allemagne.

    Les premiers nomades raflés arrivent au camp le 8 novembre 1941. Ceux de Moisdon-la-Rivière à partir du 5 août 1942. Les derniers le quittent en janvier 1945 pour le camp de Jargeau (200 personnes environ). Des vagabonds de Nantes sont également internés en 1942. Au total, près de 3 000 personnes passèrent par ce camp qui compta jusqu'à 1096 internés en août 1942. Comme à Moisdon-la-Rivière, les conditions d’internement étaient particulièrement dures. Au moment des combats pour la libération de la France, en juin et juillet 1944, le camp fut bombardé par les alliés. Sans doute parce qu’ils avaient appris que les internés y fabriquaient des filets de camouflage pour l'ennemi. Enfin, le 22 octobre 1946, toutes les installations, sauf la prison - une cave souterraine d'une ferme qui avait brûlé au début du siècle - furent vendues aux enchères par les Domaines…

    En juillet 2010, les ruines du camp ont été inscrites à l’inventaire des monuments historiques afin d'empêcher leur disparition totale et pour en faire un lieu de mémoire. L'ensemble du site a été classé en septembre 2012. En avril 2016, un projet de valorisation des lieux en mémorial est annoncé. C’est ce mémorial, portant désormais le nom des victimes de cet internement (473 patronymes), qui a été inaugurée le 29 octobre 2016 par le chef de l’État. Soixante-dix ans après la sortie définitive des camps ! En effet, c’est en mars 1946 seulement que les derniers nomades furent libérés, soit près de deux ans après le débarquement de Normandie ! Mais, pour la communauté des gens du voyage, si cette reconnaissance officielle est un pas important, l’histoire ne peut s’arrêter là…

     

    * Au sens de ceux qui n’ont ni résidence fixe, ni emploi reconnu, ni nationalité particulière.

    ** Selon Marcel Courthiade, dans son Histoire des rroms – brève mise à jour (2011), c'est de Roumanie que vient le mot "tsigane". Il s’est diffusé à l'étranger pour désigner une ethnie alors qu'en Roumanie il désignait un statut, celui d’esclave (L'esclavage n'a été aboli dans ces régions qu'en 1856), d’où notamment le rejet des populations concernés vis-à-vis de ce terme.

     

    Nara Ritz

    "Avant tout, donner la parole aux victimes"

    Nara Ritz est membre du Collectif national des associations de citoyens itinérants. Au sein de l’Association des fils et filles des internés du camp de Saliers (1938 - 1946), affiliée à ce collectif, il participe à un travail de recherche qui a notamment permis d’inscrire les noms des internés du camp de Montreuil-Bellay sur la stèle qui a été érigée et inaugurée le 29 octobre 2016. Plus de 400 patronymes de personnes internées ou assignées à résidence au camp de Montreuil-Bellay ont ainsi été recensés. Des gens du voyage, mais pas uniquement…

    "L’histoire du camp d’internement de Montreuil-Bellay, prévient Nara Ritz, ce n’est pas seulement l’histoire des nomades, même si c’est une population particulièrement visée par les autorités françaises et allemandes de l’époque. C’est pourquoi nous refusons toute forme d’ethnicisation du travail d’histoire et de mémoire." De fait, les rares témoignages et les archives indiquent que furent internés à Montreuil-Bellay des nomades au sens de l’article 3 de la loi de 1912 – assimilés aux Tsiganes –, mais aussi des vagabonds et clochards raflés dans les villes, dont Nantes (une cinquantaine d’individus). Pour autant, Nara Ritz s’insurge devant le peu de place laissé à la parole des victimes par ceux qui s’autoproclament "représentants" de la communauté des voyageurs : "Ce ne sont pas les associations d’aujourd’hui qui ont souffert, ce sont nos parents et grands-parents…", insiste-t-il.

    D’autant plus qu’avec le temps qui passe, la parole des victimes se fait de plus en plus rare. Déjà, pendant trop longtemps, l’histoire des camps d’internement a été passée sous silence par les institutions mais, aussi, par les victimes de la communauté des gens du voyage elles-mêmes. Sans doute par un réflexe ancestral de discrétion, mais aussi avec la peur de voir ressurgir les faits si l’on en parle trop et, même, un sentiment de honte infondée mais néanmoins ancrée au cœur des individus : la double peine de celles et ceux dont la dignité a été violée, souffrant d’abord comme victime puis par honte de l’avoir été…

    Pour Nara Ritz, "la commémoration du 29 octobre a été une chose importante et nécessaire, mais la reconnaissance ne peut se faire uniquement par de beaux discours devant un monument. On nous endort un peu avec ce type de cérémonie alors que, par ailleurs, on évite d’aborder les problèmes de fond qui se posent aujourd’hui. Ce que nous demandons, ce n’est pas seulement que l’on se souvienne des souffrances que les voyageurs ont connues par le passé - même si c’est important - mais c’est l’abolition de la loi de 1969* qui est la conséquence de cette histoire."

    "C’est très bien que le site de Montreuil-Bellay soit reconnu, poursuit Nara Ritz, mais ça ne suffit pas. Aucun voyageur ne réclame de réparation ; par contre, la question qui nous intéresse, c’est : qu’est-ce que l’on fait de cette histoire pour nos enfants ? Car, dans le même temps, on voit se développer un sentiment et des attitudes de rejet vis-à-vis des gens du voyage, nomades ou sédentaires, sans parler de certaines communes de Loire-Atlantique qui, aujourd’hui encore, ne nous acceptent pas sur leur territoire."


    * Cette loi stipule notamment que "Les personnes n'ayant ni domicile ni résidence fixes de plus de six mois dans un État membre de l'Union européenne doivent être munies d'un livret spécial de circulation délivré par les autorités administratives."

    Christophe Sauvé (ADGVC 44)

    "Il faut continuer à faire France commune"

    Pour Christophe Sauvé, secrétaire général de l’Association départementale des gens du voyage citoyens de Loire-Atlantique (ADGVC 44), le grand mérite de la commémoration de la sortie des camps d’internement pour les nomades, c’est d’aider "à faire France commune." À l’image de son organisation qui, dans son fonctionnement, associe à la fois des femmes et des hommes issus de la communauté des gens du voyage et des "gadjés". Et cela va aussi dans le sens du travail effectué au quotidien par son association avec de nombreux partenaires associatifs et institutionnels ou de simples individus dans les domaines de l’accès au logement, de la santé, de la justice, de la scolarisation et de l’emploi en direction de familles souvent en situation d’exclusion.

    Un Pôle Mémoire

    C’est aussi ce qui a poussé l’ADGVC 44 a soutenir la recherche universitaire effectué par Émilie Jouand sur "la concentration des nomades en Loire-Inférieure"*. Cette initiative de recherche a poussé l’association à travailler sur l’histoire des voyageurs et, pour cela, elle a même créé un Pôle Mémoire afin d’approfondir, de partager et de valoriser ces connaissances auprès des voyageurs eux-mêmes – premiers concernés –, mais aussi auprès de tous les citoyens. "Ce pôle a notamment contribué à retracer des parcours familiaux, en retrouvant les ascendants disparus dans le camp de la Forge à Moisdon-la-Rivière."

    Cette collaboration entre la jeune historienne et l’ADGVC 44 a notamment permis de monter une exposition pédagogique avec 180 élèves du lycée professionnel nantais Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle. "Une exposition qui a permis d’affirmer que l’histoire des gens du voyage de Nantes n’est pas uniquement faite de persécutions, mais aussi de résistances, notamment auprès des Républicains espagnols."

    Vers l’abandon du livret de circulation ?

    Les associations, comme l’ADGVC 44, aimeraient toutefois aller plus loin, et demandent une reconnaissance officielle du rôle de la France dans l’internement des nomades, ainsi que l’inscription de cette histoire dans les manuels scolaires. Et même si le président de la République a fait le déplacement à Montreuil-Bellay , il reste dubitatif : "Les voyageurs ne votent pas, la plupart n’étant pas inscrits sur les listes électorales. Nous n’avons donc guère de retours de la part des responsables politiques". Il reconnaît cependant avoir reçu de l’aide des députés de Loire-Atlantique, notamment Monique Rabin, Yves Daniel et, surtout, Dominique Raimbourg. Celui-ci est par ailleurs président de la Commission nationale consultative des gens du voyage, dont le texte sur le statut, l’accueil et l’habitat des gens du voyage a été inscrit dans le projet de loi Égalité et Citoyenneté.

    Après avoir été adopté par l’Assemblée nationale, le projet est passé devant le Sénat début octobre 2016. Ce texte prévoit l’abandon du livret de circulation pour les gens du voyage, disposition de la loi de 1969 directement inspirée de celle de 1912 qui a conduit aux internements. 400 000 personnes en France disposent actuellement de ce titre d’identité obligatoire. L’abandon du livret de circulation – disposition dérogatoire au droit commun et, donc, discriminatoire – a été votée à l’unanimité par les députés. Une première victoire en attendant l’adoption définitive de la loi Égalité et citoyenneté en deuxième lecture par l’Assemblée nationale…

    * Camps de Choisel et La Forge : La concentration des nomades en Loire-Inférieure, novembre 1940 - mai 1942 par Émilie Jouand. Édité par l’Association départementale des gens du voyage citoyens de Loire-Atlantique (ADGVC 44). Préface de l’Amiral Jacques Lanxade, ancien chef d’état-major des armées.

    Franck Cassard - Journaliste
    Franck Cassard - Journaliste

    Voir tous ses articles
    Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
    Partager cet article :

    Dans la même rubrique :

    Vous n'avez pas le droit de laisser un commentaire ! Veuillez vous connecter ou vous abonner si vous n'avez pas encore de compte...