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    Naoned Rude Family : quand les Redskins se mettent au vert

    La Naoned Rude Family sur la place du Bouffay à Nantes. La Naoned Rude Family sur la place du Bouffay à Nantes.

    Des légumes frais vendus pas cher par des skinheads d'extrême gauche... non, ce n'est pas un acte de propagande posthume du Petit père des peuples, mais une initiative militante plutôt étonnante. Créée en 2012, l'association Naoned Rude Family propose des solutions d'entraides alternatives auprès des publics fragilisés ou précaires. Un projet stakhanoviste qui s'exprime par des initiatives concrètes tant culturelles qu'éducatives ou encore marchandes. Nous avons rencontré ses bénévoles rude boys lors du Marché Droit, cheval de bataille de l'association qui vise à garantir une nourriture de qualité aux plus démunis.

    Une sale petite pluie tombe sur la cité des ducs. Ce n'est autre que ce fameux crachin que les Nantais ont appris à détester, celui qui rentre partout dans le cou et qui détrempe l’intérieur des godillots pour le transformer en jus de chaussettes. Les passants les plus courageux se pressent sur le pavé, leurs godasses font frouitch, frouitch à chaque pas.

    Mais il en faudrait beaucoup plus pour arrêter les bénévoles de la Naoned Rude Family, parce qu'ils ont choisi ce jour-là pour déballer leurs cageots de légumes. En plein cœur de la ville, sur une place du Bouffay dont le charme s'est envolé en même temps que ses halles en métal il y a peu, ces vendeurs de légumes inconnus au bataillon se réchauffent sous une tonnelle qui bat au vent. La ville est grise, mais la Commune Libre du Bouffay organise ce jour-là un marché de produits locaux. Les "p'tits gars" de la Naoned Rude Family y participent et leur stand ne passe pas inaperçu.

    Les Gavroches de la place du Bouffay

    Des légumes qui mettent l'eau à la bouche. Pas besoin d’être un vieux briscard du marché pour comprendre qu’ils n'ont pas la gueule de l’emploi. Leurs visages ont connu les nuits blanches, les sueurs froides, peut-être même les lumières blafardes des gyrophares. Ces vendeurs sont des gars de la rue, des gavroches et des vieux loups de mer, avec tout l'attirail qui va avec : anneaux, bérets, tatouages, survet' Adidas ou bien lunettes d’enfants sages. Ils ont la gouaille, la tchatche, leurs frimousses sont de vraies biographies. Certains sont des militants d'extrême gauche, d'autres des redskins antifas ou tout simplement des jeunes aux parcours compliqués. Pourtant, ce jour-là, ils feraient plus penser à des gendres modèles qu'aux terroristes esquissés dans les grands médias.

    Polis et blagueurs, ils rayonnent au milieu de leurs légumes et aident les plus vieux à remplir leurs paniers de carottes. Ils vont même jusqu'à donner du Monsieur et du Madame aux clients conquis et pas farouches. Sous l'auvent, on trouve des carottes et des navets à 1 euro le kilo, des patates, des poireaux et des oignons à peine plus chers, de la mâche, aussi...

    Bref, des tas de légumes fraîchement sortis du terroir nantais à des prix qui feraient pâlir les as du marché. Ces petits jeunes semblent savoir ce qu'ils font, la vieille balance grince au rythme des achats, les palettes se vident à vue d’œil et la caisse tinte joyeusement : c'est un carton ! Un grand dadet, déguisé en lapin rose, frétille même après avoir acheté une carotte visiblement très à son goût. Autour du Marché Droit, on aurait presque l'impression que la campagne et la ville viennent de faire la paix, l'espace d'un instant.

    "Faciliter l'accès à une bouffe de qualité"

    La balance veille au grain. Matthieu, l’œil vif, béret écossais vissé sur le crâne, transporte des palettes du camion au stand : "Nous allons chercher les légumes sur place, directement auprès du producteur agricole, pour les revendre au consommateur en dégageant une marge minime (10 centimes) qui nous sert à payer l'essence et les sacs en plastique. Ce principe permet de nous passer d'intermédiaires inutiles et donc de pratiquer des prix très bas. Nous avons préféré ne pas recevoir de subventions publiques pour rester indépendants : notre fond de roulement est intégralement avancé par les caisses de soutien et les dons des bénévoles et des bénéficiaires. Cet autofinancement était un pari risqué, mais il fonctionne très bien et permet d'acheter et de revendre assez de légumes d'un marché sur l'autre."

    Matthieu a profité de son service civique pour s'engager à temps plein dans l'association qu'il préside. Il a pu ainsi la dynamiser et pérenniser les actions du Marché Droit. Avec Guillaume et Pierre, ils ont été formés et encadrés aux bases de l'économie sociale et solidaire par Unis-Cité pour monter ce projet pertinent en temps de crise.

    Pierre, le diplomate de la bande qui tâte les légumes et surveille la caisse, complète : "Pour l'instant, on s'est installés en plein centre-ville puisqu'on en a eu l'occasion, mais notre but final, c'est d'agir là où la précarité est la plus présente : dans les cités sensibles et dans les quartiers. Faciliter l'accès à une bouffe de qualité, c'est une base vitale. Mais la Naoned Rude Family a plein d'autres projets sur le même principe. Elle a déjà monté des ateliers de menuiserie, mais aussi des événements culturels comme des cours de graffitis, de peinture et des concerts. Nous sommes ouverts à toute démarche qui permette de proposer un échange de savoir et de biens auprès des publics qui n'y ont pas forcément accès.

    Du Rude Boy à la bonne âme

    La poigne révolutionnaire est bien utile pour presser des oranges. Dans la Naoned Rude Family, la plupart a grandi dans le béton des villes. Certains étaient de simples voisins de la précarité, d'autres la vivaient au quotidien dans les quartiers sensibles. Si Matthieu et Pierre sont diplômés de psychologie et de philosophie à l'université de Nantes, d'autres comme Guillaume ou Mickey ont suivi d'autres chemins et ont enchaîné les petits boulots. Il y a aussi Maël qui vient d'obtenir son diplôme de plombier, mais qui fait un tabac dans l'univers de la boxe thaï. Si leurs parcours de vie sont très différents, ils partagent maintenant une solide amitié et une volonté commune de s'en sortir.

    "On a commencé l'asso' entre nous, on était une bande de potes à la fac ou en galère, révèle Mickey, un grand gaillard à la voix douce. On se retrouvait beaucoup dans le militantisme et les luttes politiques. On a traîné un peu partout, on a côtoyé les syndicats comme les gangs de motards... On s'est même retrouvés dans des bastons contre des fachos. Maintenant, on a envie de se retrouver autour de projets plus sains. Fini de jouer aux durs. Avec la Naoned Rude Family, on s'est aperçu qu'on pouvait proposer des choses militantes concrètes et mieux comprises par le grand public. Même si l'association est encore jeune, on a l'impression d'avancer autour d'un projet collectif passionnant, ça change des interminables discussions stériles sur la manière de changer le monde qu'on pouvait avoir autour d'une bière..."

    Le discours de Mickey est partagé par les autres bénévoles, qui visiblement, depuis peu, ont décidé de se mettre au vert. Leurs poings, ils les brandissent toujours en manif, mais les plongent aussi dans la terre ou le cambouis pour réapprendre des savoir-faire et les partager. En les écoutant, il apparaît très vite que les parcours de vie parfois particuliers des membres de la Naoned Rude Family sont à la base des forces revendiquées aujourd'hui par l'association.

    Autonomie, dignité et solidarité

    Le stand place du Bouffay. "On a appris à se débrouiller tout seuls, ce qui est bien pratique pour rechercher des partenaires ou du matériel dans le monde associatif. Et puis, pour beaucoup d'entre nous, le fait d'avoir enchaîné les petits boulots dans des conditions précaires, voire à risques, nous permet de mieux connaître les publics que nous visons." Complices, convaincus, optimistes, La "NRF" est leur bébé et ils sont prêt à le protéger à tout prix.

    Pierre – qui a su trouver un moment d'accalmie entre deux clients – souligne : "On n'a pas perdu notre esprit Rude Boy pour autant. C'est cet esprit de clan qui est le véritable moteur de l'association, d'où le "Rude Family". Dans les années soixante, le mot "Rudies" désignait des gamins des rues qui s'associaient et montaient des projets locaux pour s'entraider et s'organiser en marge du système. On se revendique de cet héritage. On nous caricature sur les affrontements et la violence du milieu Skinhead, mais le vrai esprit Redskin c'est le partage et l'entraide avant tout."

    "Le slogan skinhead tient en trois mots : bière, baise, baston. Dans notre gang, on l'a remplacé par Autonomie, Dignité et Solidarité", rajoute Maël en pressant des oranges entre ses doigts d'athlète. "On a assez connu la vie de quartier pour comprendre que si les jeunes sombrent dans la drogue ou la délinquance, c'est que le système ne leur propose pas d'autres solutions ni même d'autres occupations."

    Voir la vie en rouge

    Naoned Rude Family : quand les Redskins se mettent au vert. La Naoned Rude Family a les dents longues et les yeux "rouges". Ce qu'elle veut avant tout, c'est étendre sa démarche le plus largement possible pour revaloriser les notions de bien-être, de local et d'entraide qui ne sont pas forcément à la mode en temps de crise. Si elle déborde d'idées et d'idéaux, le plus difficile reste de trouver le temps de les concrétiser et de ne pas perdre son cap.

    Matthieu explique : "Marché Droit, ce n'est pas qu'une distribution de produits frais et équitables, mais c'est aussi la promotion par l'exemple d'un autre mode de consommation responsable, très proche de l'autogestion. Nous ne voulons pas devenir un simple intermédiaire entre la ville et la campagne, mais au contraire encourager les personnes à recréer ce lien social et économique en allant à la rencontre des producteurs locaux. Nous trouvons que c'est une démarche nécessaire aujourd'hui pour lutter contre le gaspillage, les surcoûts, mais aussi pour favoriser une culture biologique ou raisonnée. Ce qu'on veut proposer c'est une démarche globale, en marge, puisque tous nos rayons d'action sont interdépendants : parce que le lien social, la nourriture ou même la culture sont intimement liés quand on cherche à vivre mieux au quotidien."

    Si la majorité des clients ne se soucient pas davantage de cette démarche politique de Marché Droit, d'autres, plus revendicatifs, sont ravis par l'initiative. C'est le cas de Catherine, une ancienne professeur de russe en région parisienne qui n'a pas la langue dans sa poche. Elle parle avec véhémence en agitant ses paniers pleins de légumes : "Ce sont les minorités actives qui créent les civilisations. Je soutiens parfaitement ce genre d'initiatives, ça fait plaisir de voir que des jeunes proposent des trucs face à la mollesse du système bancaire actuel. Quand je vois ça, je me dis que ce sont des dissidents qu'on adore. Le poil à gratter du système..."

    Des événements et un réseau alter

    Même les lapins semblent conquis. Aujourd'hui, l'association compte une vingtaine d'adhérents et de bénévoles. Elle organise fréquemment des banquets à prix libre au bar du Chat Noir et met un point d'honneur à toujours assurer de quoi manger à ses bénéficiaires les plus précaires. Mais alors que l'année de service civique se termine, de nouvelles difficultés s'annoncent pour la Naoned Rude Family. "Pour pérenniser Marché Droit et étendre son principe, nous sommes à la recherche permanente de partenaires pour accueillir nos actions tests ainsi que d'un moyen de transport adapté", confie Matthieu. "Nous avons désormais besoin d'un vrai coup de pouce pour faire profiter tous les publics de nos actions."

    Prochaine étape : organiser des banquets à prix libre dans les foyers de jeunes travailleurs de Nantes. Déjà en partenariat avec l'association Malle à Cases dans le quartier de Malakoff, mais aussi avec le Cap 44 et Ecopôle, la Naoned Rude Family tisse soigneusement son réseau, en marge des institutions. Et même si elle est bien obligée de fricoter avec des partenaires privés, ses bénévoles restent farouchement résolus à combattre le capitalisme à grands coups de poireaux à un euro le kilo.

     

    Rudies, Skinheads, Boneheads et Redskins : jargon d'une contre-culture contrastée

    Si Rudies, ou Rude Boys, désignait les jeunes délinquants jamaïcains des années soixante, le terme s'est étendu pour nommer les gamins des rues anglo-saxons en rage contre le capitalisme et la misère urbaine. Une contre-culture qui, une fois acoquinée au punk, a donné naissance au mouvement skinhead : des jeunes au crâne rasé, habillés en "prolos", fans de SKA, de punk et de gros godillots. Si les Sharp, pacifistes, ne voyaient dans ce courant qu'un look et une raison de se réunir autour de la musique, d'autres skinheads ont formé des groupes politiques. Parmi eux : les Boneheads, c'est à dire des skinheads d'extrême droite, parfois fascistes, voire néonazis ; et les Redskins, d'extrême gauche, dont certains, les Antifas, se sont rassemblés pour faire la chasse des skinheads d'extrême droite. Si aujourd'hui on peut encore distinguer les deux clans ennemis à la couleur de leurs lacets dans la rue (blanc pour les Bonheads, rouge pour les Redskins), le film This Is England et le documentaire Antifa, chasseurs de Skins relatent plus précisément toutes les subtilités de ces courants.

     

    Mathias Averty - Journaliste
    Mathias Averty - Journaliste

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