C'est vous qui le dites ! #8

Réforme de la biologie médicale : dangers et limites

Tribune de Bruno Chauvel, médecin biologiste Tribune de Bruno Chauvel, médecin biologiste

Où vont mes analyses de sang ? La mort des laboratoires de proximité a-t-elle été programmée ? Focus sur un véritable problème de santé publique. (par Bruno Chauvel)

Le gouvernement actuel a fait voter début 2010 une réforme de la biologie médicale dont les effets, voulus ou non, finiront peut-être par perturber l’offre de soins sur nos territoires.

Le prétexte est toujours le même : diminuer les charges pour la sécurité sociale. Alors que cette spécialité, pratiquée par des médecins et pharmaciens biologistes hautement qualifiés (bac +10), participe à 70 % des diagnostics médicaux pour seulement 2 % du budget de l’assurance maladie, et emploie plus de 60 000 collaborateurs spécialisés (techniciens de laboratoire).

La méthode des pouvoirs publics est toujours la même : diminuer le nombre de professionnels de santé pour diminuer la dépense. On se rappelle du précédent avec les médecins dans les années quatre-vingt-dix où on les a incités à la retraite anticipée en même temps qu’on diminuait le nombre d’étudiants. Résultat, on manque aujourd’hui cruellement de médecins sur nos territoires.

Cette fameuse réforme oblige les laboratoires à travailler maintenant selon une norme internationale (NF EN ISO 15189) très lourde et coûteuse à mettre en place dans un petit laboratoire de ville ou de proximité, alors que les biologistes travaillaient déjà avec une haute qualité régie par le guide de bonne exécution des analyses (G.B.E.A.) depuis 1994.

Il est important de rajouter que les caisses d’assurance maladie, avec la bénédiction des gouvernements successifs, ont effectué depuis moins de dix ans six baisses consécutives des tarifs des analyses remboursées !

Ces événements ont découragé de nombreux biologistes et les ont contraints à vendre leurs laboratoires ; c’est à ce moment-là que quelques groupes financiers ont commencé à mettre la main sur un secteur de santé.

Laboratoires multisites : des usines de l'analyse

Cette réforme autorise également les laboratoires à se regrouper en laboratoires multisites où, sur un territoire qui peut être à l’échelle d’un département, un seul laboratoire dit "plateau technique" réalise réellement les analyses, tandis que les autres ne réalisent que des prélèvements. Les échantillons sanguins ou autres sont ainsi transportés, parfois sur de longues distances, avant d’être analysés.

 

Ceci a plusieurs conséquences :

- La véritable qualité de vos analyses en pâtit : en effet, il est important qu’un échantillon de sang soit analysé dans un certain délai, sinon certains paramètres sensibles varient et le résultat du patient est faussé.

- Ce temps de transport allonge le délai de rendu des résultats, parfois urgents, attendu par le médecin, et ceci nuit à la prise en charge des patients.

- Ces véhicules de transport d’échantillons sanguins qui sillonnent les villes et les campagnes sont un facteur de pollution supplémentaire.

Si de plus, ces laboratoires multisites se retrouvent aux mains d’actionnaires financiers uniquement préoccupés par la rentabilité des laboratoires d’analyses, nous pouvons déjà imaginer, et cela s’est déjà produit dans certaines régions, la fermeture partielle ou totale de certains laboratoires jugés peu rentables, au détriment de l’offre de soins sur les territoires. Il ne restera alors au médecin, pour obtenir un résultat d’analyse urgent pour son patient, qu’à l’envoyer engorger un peu plus le service des urgences de l’hôpital le plus proche.

On peut donc aisément imaginer la perte de temps et de chances pour un patient qui aurait pu être soigné plus rapidement ; et ne parlons même pas du coût finalement plus lourd pour la collectivité.

Le plus grand scandale de cette évolution est de voir l’argent de la solidarité nationale, la sécurité sociale, partir dans les mains d’actionnaires ou de fonds de pension.

Quelle est la situation dans notre région ?

Sur le Grand Ouest, un important syndicat professionnel régional, le Syndicat des biologistes de Bretagne et Pays de Loire (SBBPL), anime depuis plus de trente ans un esprit confraternel parmi les laboratoires de la région, et offre aux biologistes régionaux un ensemble de services pour les aider au quotidien dans un exercice professionnel de qualité (formation, centrale d’achats…).

Le Syndicat des biologistes de Bretagne et Pays de Loire vient de lancer une initiative qui semble intéressante pour protéger l’indépendance de ses laboratoires membres. Il projette en effet de réaliser une grande fédération régionale des laboratoires, dans le but de garder leur capital aux mains des professionnels biologistes, et de les protéger des "raids" financiers.

Malgré cela, un certain nombre de laboratoires de notre région sont tombés aux mains des groupes financiers, mais restent heureusement minoritaires.

Sur le territoire, se côtoient des regroupements de laboratoires multisites et des laboratoires indépendants traitant leurs analyses sur place. Seules des enquêtes auprès des médecins et des patients nous diront si ces différents modes de prise en charge leur conviennent.

Nos gouvernants, garants de la santé publique, doivent prendre garde aux conséquences parfois désastreuses de leurs réformes.

L’exemple des laboratoires d’analyses doit nous rendre vigilants face aux dérives qui peuvent conduire à enrichir certains au détriment de la santé des autres.

 

Plus d'informations sur www.touchepasamonlabo.com et www.biologistesencolere.com

 


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… et parce que nous croyons qu'il faut toujours favoriser le partage des idées, Terri(s)toires ouvre ses pages aux prises de parole des acteurs des territoires. Notre rubrique "C'est vous qui le dites !" est une chronique où nous souhaitons accueillir les points de vue les plus divers, ceux de simples particuliers et ceux d'experts patentés, parlant en leur nom propre ou pour le compte d'une organisation, d'une association ou d'un groupe… pour en tout cas provoquer le débat.

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Bruno Chauvel, médecin biologiste

 

Bruno Chauvel,

Médecin biologiste

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