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    Écoutez l'émission de Jet FM sur l'économie sociale et solidaire (27 janvier 2017) :

     

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    Migrants et militants, ép. 5

    Rétention : "Ne peut-on pas voir, ou ne veut-on pas voir ?"

    Immigration Immigration - © Icars

    Retour au centre de rétention de Saint-Jacques-de-la-Lande. Accompagnée de deux autres bénévoles, Cyrille, bénévole de la Cimade, raconte ses souvenirs, transmet des bribes de témoignages, romance son irruption au cœur du Centre de rétention administrative.

    Comment peut-on être François ?

    Salut les filles, suite à notre mission terrestre d'hier, je vais me fendre d'un petit rapport que j'enverrais bien à notre Canard baillonné. Vous ne devinerez jamais jusqu'où les François sont encore tombés. On allait voir les pratiques des nomades dont on avait localisé un emplacement dans la banlieue de Rennes. En atterrissant, on a failli casser les propulseurs qui ont heurté un objet au sol. Heureusement ce n'était qu'une balançoire en bois montée sur ressorts.

    On a donc cru dans un premier temps qu'on était dans une cour d'école qu'ils avaient bâtie exprès pour les nomades. Deux balançoires, une table de ping-pong, des bâtiments en dur et d'autres en style conteneur, tout était calme, on se croyait à l'abri de toute présence humaine, dans cette cour d'école, en pleine nuit…

    En plus en sortant du vaisseau et en levant les yeux, on a reconnu le drapeau tricolore des François, ce qui nous a confortés dans notre idée qu'on était bien dans l'école. Mais on a commencé à s'inquiéter en voyant les grilles blanches surmontées de rouleaux de fil de fer barbelé puis le haut-parleur alors qu'on n'était visiblement pas dans une région sismique.

    La Cimade, une association solidaire et active


    Cimade

    Militante et politique, la Cimade est une association nationale qui regroupe aujourd’hui 2 500 bénévoles actifs. Née en 1939 à l’initiative de jeunes protestants, l’association vient en aide aux personnes déplacées dans des camps français de transit où réfugiés et opposants politiques étaient concentrés. Les conditions de vie y sont très dures et la mortalité importante. Réfugiés espagnols, habitants d’Alsace-Lorraine et populations juives, sont passés par ces camps effacés de l’histoire. "Depuis, la Cimade a poursuivi sa mission de solidarité internationale en œuvrant pour l’amitié franco-allemande et en soutien aux peuples décolonisés" poursuit la responsable régionale.

    En 1984, une convention est passée entre l’État et la Cimade lors de la création des premiers Centres de rétention administrative (CRA) "alors présentés comme un progrès par le socialiste Pierre Joxe", souligne Maud Steuperaert. L’association a d’abord pour mission d’apporter une aide matérielle aux étrangers enfermés dans ces centres. Représentante de la société civile dans ces lieux d'enfermement, elle sert également de garde-fou contre les dérives policières. Avec la complexification des lois relatives aux étrangers, la Cimade apporte également un soutien juridique aux étrangers dans l’exercice effectif de leurs droits. Quant aux témoignages, ils ont toujours été au centre des actions de l’association. Aussi réalisés par des salariés en rétention*, ils sont aujourd'hui effectués par des citoyens soucieux de mettre par écrit cette réalité sordide.

    *Chroniques de rétention, chez Actes Sud

     

    En fait, on était dans une cour entourée de grillages, au sein d'une autre cour entourée aussi d'un haut grillage et encore surmontée de barbelés. Et là, par Jupiter, on s'est demandé si on n'avait pas roulé trop vite et si on n'était pas remonté dans le temps. On s'est approchés par l'arrière des bâtiments de la première cour et là, en nous approchant discrètement, derrière une fenêtre, on a vu non pas des enfants mais deux adultes, deux hommes, l'un assis prostré sur un lit et l'autre allongé.

    L'homme allongé, asiatique, s'est levé et s'est dirigé vers la porte. Nergie n'était pas d'accord, mais Ricla, qui parle le mieux français, n'a pas pu s'empêcher de faire vite le tour du bâtiment pour l'accoster et lui demander où on était. Il l'a regardée avec de grands yeux, mais n'a pas répondu. Ne comprenait-il pas ? Était-il hors d'état de parler ? Hors d'état de comprendre ?

    L'autre homme est sorti à son tour pour fumer une cigarette, Ricla lui a demandé de façon plus directe si les François étaient en guerre, il a ri. - Où sommes-nous ? a alors demandé Ricla. - J'en sais rien, a-t-il dit en soufflant une bouffée de nicotine. On n'a pas eu le temps de poursuivre la discussion, une porte s'est ouverte en claquant et un homme est sorti en hurlant : -vite, au secours, au secours, vite…

    Un autre humain poussait à l'intérieur des cris étouffés. Alors là, notre homme a regardé en direction du vaisseau, il a probablement aperçu la capsule, il nous a regardées, et je crois qu'il a compris. Il s'est approché de Ricla et lui a dit :

    "Tu sais ici… y en a des gens qui boivent du shampoing… qui mangent des rasoirs… qui se coupent les poings… l'autre nuit déjà à 1 h la nuit y avait les pompiers... tu vois des trucs de ouf ici."

    Alors des portes se sont ouvertes, des lumières se sont allumées dans d'autres bâtiments, des voix se sont élevées, et tout à coup on s'est nous aussi senties en danger et on a déguerpi au plus vite en remontant dans le vaisseau. En nous éloignant, on a bien vu les caravanes des nomades pas loin et on a rasé une pancarte routière qui pointait vers la réserve humaine que l'on venait de découvrir et sur laquelle était écrit en toutes lettres : Centre de rétention administrative.

    Il flotte sur le centre

    2013. Nous, on a fait irruption dans un Cra (Centre de rétention administrative) un bel après-midi d'automne et on y a reconnu notre beau drapeau tricolore. Il est beau et chargé de sens le drapeau tricolore qui flotte sur le camp de Saint-Jacques-de-la-Lande, comme les jours de fête, comme les jours de commémoration, mais aussi comme tous les jours sur les mairies, les préfectures, tous ces bâtiments qui font l'honneur de la République. Mais ici dans ce camp où sont enfermés des femmes, des hommes, des enfants, pour être déportés à des milliers de kilomètres de là alors que leur vie est ici, honneur ou horreur ?

    Tu vois quoi ?

    Un homme souriant apparaît, poignée de mains, on s'assoit. Une rafale de "quoi tu vois" nous assaillit, toutes les trois secondes. Il nous raconte qu'il partage sa cage avec un Mongol qui ne parle pas français, juste quelques mots. Il a été enfermé avec sa femme mais sa femme a été libérée, il est seul à présent. Il apprécie beaucoup cet homme, le "Mongol", ça s'entend : "oui, mais lui il ne parle pas français, quoi… On se fait des gestes quoi lui i'fait kung fu… on s'entend bien quoi tu vois… i' partage aussi avec moi et moi je partage avec lui quoi… et c'est comme ça dans la vie, il faut savoir partager." C'est la première fois de sa vie qu'il rencontre un Mongol, là, au Centre de rétention administrative. Et quand il parle de lui, il rit. "Parfois i'm'voit faire la prière alors i'ferme la porte i'rentre pas"

    Parole retenue

    - bonjour

    - bonjour

    - moi c'est Christelle et vous ?

    - xxx xxx

    - vous v'nez d'où ?

    - je viens de xxxxx

    - ah, et vous avez quel âge ?

    - xx ans

    Monsieur R. a prévenu : "je peux raconter ce qui se passe ici là quoi mais je peux pas parler de moi". Ça fait plus d'une heure que dans une pièce vide, on ne parle pas de lui, le matériau conversationnel s'épuise… Monsieur R. explique qu'avec une autre visiteuse, c'est la même impasse : des fois elle force pour je parle je lui explique mais je veux pas raconter. Alors on comprend une chose essentielle :

    Un homme que l'on veut à tout prix expulser vers son pays d'origine n'a plus d'origines.

    Un homme indésiré ne peut pas coopérer.

    Un homme retenu résiste.

    Un homme traqué ne peut pas se confier.

    Un homme privé de sa liberté ne peut pas parler librement.

    L'humanité du retenu réside précisément dans sa retenue.

    Justice mécanique

    Découvrez la capsule sonore diffusée sur Jet fm :

    Qu'a-t-il fait ? Rien.

    Alors, pourquoi l'enfermer ? Parce que.

    Pourquoi le retenir ? Parce que.

    Pourquoi l'éloigner ? Parce que.

    Et s'il refuse de monter dans l'avion? Prison.

    Et… C'EST LA LOI !

    "Y a des gens au bled i' croient pas ça"

    Je vous raconte tout ça tu vois pour vous demander de dire ce qu'il se passe chez vous quoi, pourriez-vous dire au monde que chez vous en France, vos préfectures n'accordent plus les papiers aux étrangers qui travaillent mais les obligent à partir, que la police enferme les étrangers pour les expulser par avion. Je vous implore de le dire, de communiquer cela car je l'ai dit, moi, à ma famille, je l'ai dit à mes amis, mais ils ne veulent pas me croire. Ils croient que je fabule, tu vois, ils ne peuvent pas comprendre, mon frère m'a dit "mais qu'est-ce que tu racontes ! T'es fou, t'as pas le droit de te moquer comme ça des gens qui t'accueillent et te donnent du travail".

    Open access, et après ?

    Aller dans les centres pour dire quoi ? Si les portes étaient ouvertes, qui me dit que des journalistes ne viendraient pas pour dire que "heureusement que ces gens-là ne restent pas chez nous ?" Regardez les vidéos de Frontex sur les réadmissions. Faut-il raconter ce qu'il se passe dans les centres, dans le cœur des hommes retenus qui retiennent leur souffle et sont épuisés d'avoir épuisé tous les recours ? Ou réfléchir deux minutes et voir qu'aujourd'hui, en France, des hommes en enferment d'autres qui n'ont commis aucun délit, aucun, mais que l'on a privés de l'essentiel, du droit d'être là ?

    D'ailleurs, qu'est-ce qui empêche les journalistes de faire des reportages d'expulsions ? 100 personnes expulsées par jour en moyenne, n'y a-t-il pas déjà moyen de documenter l'enfermement et le bannissement des étrangers ? Ne peut-on pas voir ou ne veut-on pas voir ? Est-ce plus dangereux de faire un reportage sur les expulsions ou sur la guerre en Syrie ?

     

    L'auteur : Cyrille G.

    "Ce que j'ai découvert était pire que tout ce que j'imaginais"

    Cryrille G. : bénévole à la Cimade. Militante. Depuis 1995, Cyrille défend la cause des sans-papiers. Elle a d'abord participé à des manifestations pour défendre ses idées. Un engagement "de principe", selon elle. "Nous sommes tous étrangers quelque part. La xénophobie a envahi et détruit l'Europe à plusieurs reprises, donc il est indispensable de la combattre." En 2009, elle décide d'aller plus loin, d'apporter un soutien directement sur le terrain, et pousse la porte de la Cimade. "Ce que j'ai découvert était pire que tout ce que j'imaginais. J'étais loin de me douter que la loi française autorisait si peu de personnes étrangères à séjourner en France, et loin aussi d'imaginer à quel point être privé du droit au séjour peut ruiner l'existence d'un homme, d'une femme, d'une famille. J'étais effarée, incapable de trouver les mots pour décrire cette réalité. Pouvoir en parler à présent et redonner le pouvoir à tous ces héros opprimés me semble d'autant plus important que les campagnes publiques construisent une réalité aux antipodes de celle que j'observe toutes les semaines." Et pour agir, Cyrille met les bouchées doubles. En plus de ses interventions au Centre de rétention administrative de Rennes, elle intervient dans des établissements scolaires et associations pour sensibiliser le public et conseille les migrants sur leurs droits.

     

    Voir tous les épisodes du feuilleton Migrants et militants


    Photo de Une réalisée par Icars
    Licence : Créative commons

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